Nice to be here[1] 

1. Le sens d’une œuvre d’art conceptuel se consomme sur place[2]. Mais le plaisir intellectuel que nous procure une telle œuvre est-il pour autant plus éphémère que le plaisir esthétique d’une œuvre d’art classique ? Lorsque je sors du Louvre, qu’est-ce que j’emporte de tel Poussin ou de tel Ingres que je viens de voir ? Et pourtant, il y a un sens à revenir voir un Poussin – même tous les jours (à la façon de Timothy Clark dans son livre The Sight of Death) alors qu’il est moins sûr qu’il y ait un sens à revenir voir les œuvres strictement conceptuelles que nous exposons : celles qui ne visent pas à provoquer d’autres plaisirs que ceux de l’intellect. Si elles en provoquent d’autres, ce sera par accident. Mais il fallait pourtant mettre les idées visiblement en œuvre pour qu’il soit possible de les communiquer. Si – de celles qui ne visent que les plaisirs d’esprit – toutes ne sont pas laides, s’il ne suffit pas généralement de prendre un crayon pour griffonner une idées sur un bout de papier qu’on collerait ensuite au mur, c’est que la laideur serait une gêne d’un ordre qui nous n’y intéresse pas : l’ordre esthétique. Cette gêne mettrait en péril la transparence des œuvres qui doivent ouvrir sur l’idée. Si elles peuvent provoquer une gêne, il faut s’assurer que celle-ci soit – au moins – intellectuelle.

2. Mais il y avait plus à faire que d’empêcher les formes de venir troubler la fête. L’idée désincarnée est un mythe. L’indifférence générale de sa forme d’expression est un autre. Le terme « expression » est équivoque parce qu’il fait penser à une chose qui existerait de toute façon et pour laquelle il faudrait simplement trouver une jolie forme. En réalité, la forme elle-même exprime. Il est vrai qu’on dit parfois « C’est la même idée ! » alors que la forme est bien différente. Lorsqu’on rejette une œuvre d’art sous prétexte que son idée n’est pas nouvelle, on le fait généralement parce qu’on ne l’a pas assez bien regardé pour voir comment elle était différente[3].

Si les textes scientifiques, critiques et même philosophiques sont traditionnellement des lieux d’inconscience formelle (l’écriture standardisé doit permettre cette inconscience), le lisible est plus qu’une modalité du visible. Lire un texte est autre chose que le regarder. Si je peux voir et regarder un texte en Arabe, je ne peux pas le lire. Et lorsqu’on le présente dans une salle d’exposition, le lisible devient lui-même un visible : la disposition des spectateurs y est telle qu’on ne peut pas simplement donner à lire des idées. Ils n’y vont pas avec une envie d’amphi ou de bibliothèque. Le philosophe qui relève le défi de la matière, doit faire avec, faire sa pensée avec.


[1] Nice pour être là. Extrait de L'exposition des idées (Catalogue).

[2] Merci à Patrice Maniglier pour une phrase qui se détache si bien du papier de Fresh Théorie II (Et à Joseph Joubert pour celle-ci : « Que les mots se détachent bien du papier : c’est-à-dire qu’ils s’attachent facilement à l’attention, à la mémoire, qu’ils soient commodes à citer et à déplacer. »)

[3] « La nouveauté est par essence la partie périssable des choses » (Valéry) et ne fournit pas un bon critère pour juger d’une œuvre.