1. Sens de la visite : reprenant la typographie des affichages à la Villa Arson, Albert et Klaus Speidel miment la signalétique des musées et questionnent ainsi l’acception purement conventionnelle des mots dans un contexte donné. En effet, dans un contexte particulier – comme celui du musée, de l’autoroute, etc. –, n’importe quelle signalétique acquiert un sens immédiat, donné d’avance en quelque sorte, au détriment des autres sens des mots qui disparaissent derrière le sens utilitaire. A l’inverse des indications homonymes habituelles dans les musées, qui limitent la liberté du spectateur, l’absence de flèche est ici une invitation à la constitution du sens de la visite par le visiteur.

2. W-alter : comme la date du journal, l’arrière-plan de la photographie que Benjamin Hugard a élaboré en collaboration avec Klaus Speidel change tous les jours. Hugard y reprend les conventions de la photographie choc, avec son flash direct et son effet « pris sur le vif ». Mais ses photos nous révèlent moins sur leur sujet que sur une certaine pratique du photo-journalisme. Par la mise en scène d’un homme au journal vide, mais troué, le photographe interroge la notion d’authenticité qui est traditionnellement associée à son médium. A travers son journal, l’espion devient le symbole d’un certain rapport au monde. 

2. A waiting room : dans une forme héritée du minimalisme, la pièce de Sarah Lis, Camille Louis et Ludovic Sauvage parle de marge et de renvoi. La salle d’attente (waiting room) est par excellence un lieu de desœuvrement, un endroit qui n’existe que pour nous renvoyer ailleurs. C’est le lieu de l’entre-deux. Il se prête ainsi à un travail sur le concept. Immatériel, ce dernier existe dans un autre espace que celui du monde matériel – plus abstrait, mental – auquel les objets matériels renvoient et à partir duquel il structure à son tour la perception des objets comme objets.

La moquette a été retournée, la matière molle qui sert normalement à la coller a été grattée et devient comme une sculpture éphémère à l’intérieur de la pièce. La vidéo reprend les « meubles » de l’exposition : une chaise qui est remplie de dossiers et d’assises  (remplie d’elle-même), une commode trompeuse (elle piège le vide plutôt que d’être un objet d’usage), une table basse pour accueillir les journaux qui permettraient de faire passer le temps de l’attente… . C’est comme si les objets de la salle étaient venus – pour le dire avec un barbarisme informatique dont Ludovic Sauvage se sert volontiers – « bugger » dans le coin de la pièce. Ils y deviennent architecture (virtuelle). Cette transformation s’accompagne d’un voyage le long des marges du livre Marges de Derrida : c’est comme si un univers virtuel surgissait d’un autre, plus ancien, celui du livre… . 

3. § 49 : Cette vidéo de Joseph Mouton interroge l’idéalisme de Kant à un point de bouclage de son esthétique, soit au paragraphe 49 de la Critique de la Faculté de Juger, qui définit l’idée esthétique par son caractère indéfinissable. L’inadéquation de la thèse avec les exemples choisis (six vers de Frédéric II de Prusse, un vers du justement méconnu Withof) introduit un grincement que dans l’exposé de son projet filmique, J. Mouton amplifie jusqu’au comique. (JM)

4. Canapé avec vue : un canapé placé entre deux enceintes qui diffusent en permanence les 12 conférences des philosophes (Alain Badiou, Claude Imbert, Sandra Laugier…), critiques d’art (Christophe Kihm…) et artistes (Victor Burgin, Dominique Figarella), venus à l’appui de notre petit groupe. 

5. Un jeu : cette collaboration entre Sébastien Massart et Nicolas Cilins tente de questionner le médium de la performance à travers un dispositif mis en place (caméra, pièce, porte). Selon qu’il se trouve à l’intérieur ou à l’extérieur, le spectateur se place au cœur même du jeu ou en devient le voyeur. Entre jeu et performance, la pièce permet au spectateur de devenir lui-même acteur d’un jeu selon ses propres règles. Cette cabane d’une simplicité presque enfantine s’oppose à la rigueur du panneau extérieur, comme si celui-ci n’était qu’un archétype conventionnel de la présentation muséale. (NC) 

6. Consonances : la parole s’enregistre aisément, mais comment le son peut-il rendre compte d’un travail artistique sur le visible ? La petite salle au fond de l’exposition garde la trace du travail en commun. Car d’un certain point de vue, L’exposition des idées n’est que le sommet de la montagne. Tous les échanges et discussions de l’année font partie du travail. Stéphanie Granizo et Pierre Willer nous ont accompagnés et ont gardés des traces des échanges, des tâtonnements et des confrontations entre deux manières de penser le concept. Ils ont ainsi aboutis à un objet sonore qui rend compte des pratiques artistiques et philosophiques : tantôt la parole se perd dans la trace sonore du travail de création et tantôt elle rend visible une partie de la genèse de l’exposition que l’auditeur et le spectateur ne peuvent plus voir. 

7. Geste 1, Geste 2, Geste 3 : les trois objets à l’aspect archaïque s’inscrivent dans une recherche sculpturale. Face à ces objets, des questions surgissent : qu’est-ce qui a surgi de ces œufs ? qu’est-ce qui a été là avant ? Au fond des sphères cassées, le spectateur retrouve une clé de lecture possible : les ballons éclatés ont contenu l’air qui donne forme aux trois gestes de Sandra Lorenzi. Avec Juan Luis Gastaldi, elle avait décidé de travailler sur la possibilité de sculpter les éléments évanescents et originels, l’air, l’eau, le feu. C’est le premier qu’elle a mis en œuvre ici.

8. Index (Définition de l'invisible) : avec ce travail, un philosophe (KS) tente d’élargir le champ de sa pratique à partir d’un livre, objet qui lui est familier. Il s’agit de la reproduction réduite d’une page de l’index de l’ouvrage posthume De la représentation, une collection de textes du philosophe et théoricien de l’art Louis Marin. Une notion de cet index diffère des autres. Au lieu d’une indication de l’occurrence dans le livre, le lecteur est renvoyé à une autre notion de l’index. Généralement, ce type de renvoi, conventionnel, n’exprime guère plus qu’une parenté étymologique entre deux notions – et encore. Mais celui-ci est particulier : il exprime, malgré lui, une idée. Dès qu’on se libère du sens conventionnel de « v. », le « voir » tel qu’il est utilisé dans un dictionnaire, l’entrée affirme au-delà de la portée de l’intention d’un auteur. L’index, qui se trouve dans l’objet livre, sans réellement en faire partie (le plus souvent ce n’est pas l’auteur qui l’établit) fait ici sens au lieu de renvoyer : si vous voulez voir l’invisible, nous dit-il, regardez le visible. Cette proposition est reprise de manière ludique dans le dispositif lui-même. Le texte sur le mur immense est visiblement invisible. 

9. Begriff/Gestalt (pour René Magritte) : ce travail de Marion Charlet, qui a surgi d’un échange avec Klaus Speidel, interroge la manière dont le contexte détermine notre manière de voir. Selon Kant, nous avons d’abord des « intuitions » (percepts) qui sont supplantés par des « concepts » pour qu’il y ait vision. C’est à travers le concept oiseau – qui est parfois expliqué en termes de lunettes ou de vitre – que la table devient table, sans quoi on ne voit, en un certain sens, « rien ». Du côté art, la fenêtre évoque Alberti, théoricien de la Renaissance, qui disait que la peinture était comme une fenêtre.

Par la reprise de formes ambivalentes dont le contexte change, ce travail se situe sur cette zone frontière où une ligne tracée peut devenir pluie (être conceptualisée comme pluie) et où une tache peut devenir aussi bien buisson que nuage… . L’évocation de Magritte – dont on dit parfois qu’il fait de la « philosophie en images » – est aussi visuelle (v. son tableau La clef des songes, 1927).

10. Sans titre (sac en plastique, Promesse) : l’œuvre-geste d’Albert au message ambivalent est située sur cette limite où mot et matière interfèrent, interagissent et se commentent mutuellement. Selon sa disposition, la lecture de la pièce par le spectateur diffère : attente d’une promesse à venir, promesse en suspens qui attend sa révélation, ou moment qui précède son extinction ?  

  

Idée et coordination, modération :  Eli During, Patrice Maniglier, Joseph Mouton 

Coordination et réalisation de l’exposition : Julien Bouillon

 

Retour

Lire "Nice to be here"